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Reportage sur le Cirque National d Autriche et ses coulisses, hiver 2001-2002, Vienne, avec un texte de Sébastien Baudraz (ci-dessous). CLIQUER ICI POUR VOIR LES IMAGES
CIRCUS
"Un cirque. L’hiver. Une ambiance plus qu’un décor. Du moins dans mes souvenirs. Bien, que je n’y aie plus mis les pieds depuis des années, il me reste des images. Et des odeurs. Celle d’une peau d’orange qui brûle sur un poêle –je ne sais pas pourquoi d’ailleurs- de la sciure et de la sueur. Puis cette senteur animale qui colle aux vêtements. Et celle, plus chaude et subtile, de la barbapapa.
Sur ce léger épanchement un brin nostalgique vient soudain se greffer un autre regard. Et une visite rassurante de l’envers d’un décor dans ce qu’elle présente d’une intimité qu’on pourrait imaginer sans dessus-dessous. Sans casser la magie, un œil intrus se penche sur quelques reflets, sur un équitable partage du travail de l’ombre ou de la lumière. De l’acrobate aux danseuses, du maquillage à la scène, de l’impatience inquiète du cheval à l’immobilité prudente de son palefrenier, de la fourchette en métal à l’assiette en plastique, si l’image apaise et démontre tout en provoquant la surprise, la chaleur ou l’interrogation, c’est par la sauvegarde d’un équilibre. On pénètre un univers sur la pointe des pieds puis on s’installe, avec le même respect que l’intrus. Qui s’est fait oublier. Et d’image en image on retrouve ce monde. Simplement. Et ce qui est éphémère se solidifie pour prendre un sens imprévu aux yeux d’un public forcément, si ce n’est conquis, du moins épaté par ces dizaines de dixièmes de secondes. De la même manière que les numéros sont identiques de soir en soir et que tout autour est mobile, bouge et se déplace, se range et se classe, l’image se fixe sur un seul de ces instants pour prendre son sens.
Le clown ne fait pas qu’amuser, il marche aussi sur le bitume glacé, Monsieur Loyal n’a pas qu’un sourire indélébile, il patiente aussi dans la ville et son bruit, observe le mouvement autour de lui, le cheval a aussi besoin d’être retenu par l’homme à casquette qui a aussi besoin de manger dans cette roulotte où ont aussi besoin de dormir ces hommes et ces femmes. Dont les quelques minutes quotidiennes de superbe concentration nous emportent juste un peu plus haut, un peu plus loin. Si l’équilibre des images et des couleurs est évident, on ressent avec un peu d’attention celui des sons. De la même façon que transpirent le chaud et le froid, on écoute cet univers très volontiers. Avec, encore une fois, la nostalgie applaudissante d’un public ou l’instinct plus recadré d’un homme de l’ombre, attentif et cerné entre le bruit de la rue, les cris dépaysants des animaux et le bruissement des machines. Il règne une mécanique précise de cet ensemble facilement dispersable et ici extrêmement resserré.
Sans oublier le jeu. D’où découle une certaine fraîcheur, moins palpable, celle-ci, que celle – ambiante – d’un Noël en Autriche. Le jeu du regard avec l’intrus : fier et distant, noble ou désintéressé ; du regard avec l’animal : fier, noble ou intéressé ; du regard avec le partenaire : fier, distant et noble. Mais l’ampleur des images vient de l’immersion et découle de ces images tout naturellement une modestie, un geste évident, une acceptation de chacun qu’on a envie de partager.
Simplement. Que ce soit dans la boue du dehors ou dans la chaleur d’un chapiteau planté sur une place, qu’on attendait sans l’attendre parce que forcément, un jour d’hiver, de froid, il allait revenir. Présenter d’autres numéros, d’autres envies, d’autres gens. Avec le même besoin vital de retrouver cet équilibre, cette ambiance, cette pluie glacée. Et de donner un peu de lumière.
L’intrus, l’année prochaine sûrement ne sera plus là, pour se faire regarder de travers puis s’inclure dans ce va-et-vient, pour devenir un œil pas comme les autres mais parmi les autres. Alors on ne distinguera plus les hommes rouges de ceux à casquette précisément, on ne saura plus qui aura, les pieds dans l’eau, tenu le cheval blanc qui se sentait la vedette, on ne verra apparaître les danseuses que le temps d’un éclairage et le clown ne sera plus que clown. Les roulottes seront cachées là-bas, derrière les grillages de la ménagerie et préserveront à nouveau ceux qui ne viennent sur la piste que lorsque les lumières sont éteintes. On ne se demandera plus si on savait que ces gens, anonymes ou vêtus de paillettes, mangeaient dans des assiettes de plastique.
Mais l’intrus nous a donné la chance de percevoir, d’entrevoir un peu de ces contrastes, de ce monde qui ne nous pose aucun problème puisqu’il nous donne du plaisir et donc que nous ne cherchons que peu à connaître, pas à comprendre.
Mais l’intrus nous demande juste une fois de plisser un peu les paupières et de regarder. Et ne nous impose rien, bien au contraire. Nous dépose seulement, le temps d’un instant, sur une piste aux étoiles”. Texte Sébastien Baudraz/ Photos Thierry Grobet |